Manifeste pour une 'Pataphysique libre et exponentielle

Le Front de libération de la ‘Pataphysique se positionne comme une formation maquisarde, ayant pour but de libérer les potentialités de la pensée subversive et du rire ironique dans un monde où la pensée est avant tout conforme, et le rire humoristique.  Technocratisation du social, mondialisation néolibérale, spécialisation et cloisonnement des savoirs, peur du diatribe, indifférence à l’insignifiance ambiante, autant de visages d’une dynamique aujourd’hui dominante et triomphante, celle de la langue et de la pensée efficaces, instrumentales, rationnelles et politically correct.  Devant ce marasme intellectuel et créatif, le FL’P se dresse comme David devant Goliath, sa fronde et sa verve bien en main, cherchant et expérimentant de nouvelles stratégies pour déstabiliser son adversaire.

S’inspirant des Fronts de libération coloniaux des années d’après-guerre et, plus largement, des tactiques de guérilla (y'a rien comme le feu croisé), le FL’P entend réactiver les sources vives de la ‘Pataphysique (qui est, rappelons-le, la science des solutions imaginaires et de l’exceptionnel) afin de subvertir les discours et pouvoirs dominants et d’en montrer la gidouille malsaine et l’imposture.  Utilisant les ressources combinées du verbe, de la verve et de la verge, le FL’P s’emploiera à engrosser les imaginaires de ses fervents adeptes d’horizons délirants encore jamais entrevus, remodelant la réalité à travers un prisme fractal lui donnant une épaisseur inédite dans son éclatement.

C’est ainsi que la ‘Pataphysique, au moment de sa création par le grand maître Alfred Jarry à travers ses personnages d’Ubu et de Faustroll, servit d’abord de tremplin à une esthétique et un espace réflexif alors inédits.  Elle suivit un tournant davantage institutionnel avec la création du Collège de ‘Pataphysique, dont l’intemporel Boris Vian fut l’un des contributeurs les plus notoires, qui allait lui-même engendrer deux sous-commissions, l’OULIPO et l’OUPEINPO (Ouvroirs de littérature et de peinture potentielles).  Sans désavouer cette démarche, qui fut en son temps on ne peut plus prolifique, nous, néo-‘Pataphysiciens d’Amérique, sentons le besoin de réactiver la mouvance ‘pataphysique dans un cadre inédit, adapté aux réalités contemporaines et davantage centré sur l’intervention combattante.  Cette ‘Pataphysique d’avant-garde, maquisarde avons-nous dit plus tôt, entend investir toutes les sphères de l’activité humaine, libérant ainsi les potentialités créatrices et subversives de la pensée désenclavée.  'Pata-littérature, 'Pata-musique, 'Pata-politique ou encore 'Pat’arts visuels ne sont que quelques exemples des innombrables possibilités de l’intervention ‘pataphysique.

Celle-ci se caractérisera notamment, peu importe son champ d’action, par le principe de la violence sacrificielle et de la victime émissaire.  Le FL’P s’indigne et s’érige contre un monde décidément par trop faiblard, qui rejette dans les marges condamnables la violence qui a pourtant forgé parmi les caractères les plus nobles (dixit Nietzsche).  Devant le règne du consensus, du règlement à pseudo-l’amiable et du monopole étatique de la violence légitime, le FL’P entend retourner aux sources vives des rituels extatiques qui fondaient la communauté dans un cosmos totalisant. 

Ce cosmos, c’est bien évidemment pour nous la gidouille, mais la gidouille éclairée et dirigée par la réflexion ‘pataphysique, et non la gidouille dévorante dont l’économie de marché constitue sans doute l’avatar le plus brutal et grossier.  C’est ainsi que la gidouille combattante frappera sans coup férir la bêtise et l’insignifiance ambiantes, prenant à chaque intervention une victime particulièrement représentative de la mécréance afin que sa mise à mort constitue rien de moins qu’une catharsis réflexive pour la communauté subjuguée.

L’action du FL’P est donc, en ce sens et peu importe son objet précis, éminemment politique puisqu’elle vise à subvertir, voire même à abattre les structures de pouvoir et leurs représentants.  En ce sens, le FL’P s’inscrit en filiation directe et dans la droite corne du défunt Parti Rhinocéros, dont nous reconnaissons son fondateur Jacques Ferron, médecin et écrivain de son état, comme l’un  de nos maîtres ‘pataphysiques.  À cet égard, il importe de rappeler la différence entre le premier Parti Rhinocéros, fondé sur la verve et la dérision et qui s’appliquait à une véritable guérilla politique et idéologique avec les différents partis (à travers des lettres ouvertes et personnelles, des communiqués de presse, etc.), et le second Rhinocéros, coopté par les vedettes médiatiques et se complaisant dans la clownerie vide de discours et dont l’image nous est restée.  Voilà, entre autres, la menace qui pèse sur la verve ‘pataphysique, celle de se laisser prendre au piège de ceux qui ne voient en elle que d’insignifiants jeux d’esprit, et d’en perdre le tranchant ironique qui en fait un mode de pensée surpassant tous les autres puisque les recouvrant, y compris la philosophie, la ‘Pataphysique se voulant un au-delà de la pensée, le « pata » dépassant le « méta » par le possible non actualisé, ou imaginaire.

La tâche que s’est fixée le FL’P n’est donc pas des moindres, lui qui aspire à libérer la pensée à une époque où celle-ci n’a jamais autant été institutionalisée, spécialisée, subventionnée et mise en boîte de façon à ne choquer personne.  L’action du FL’P, nous l’avons assez dit, consistera donc à retourner ces mécanismes contre eux-mêmes, à utiliser les ressources du système pour en pervertir les engrenages, bref en une action de sabotage ou encore de terrorisme systémique, pour reprendre la populaire terminologie contemporaine.  Le FL’P ne cherche cependant rien d’autre que la libre pensée et le rire sans équivoque, et se donne pour se faire toutes les ressources du délire et de la dérision afin de faire éclater le monolithe médiatique qui parle sans cesse et dit pourtant si peu.

Que tous les êtres troublés par la réalité-télé, jeunes et vieux, hommes et femmes, couillons et membrus, pichoues et en formes, se rebellent donc contre le dictat de l’insignifiance et participent à l’instauration d’une ‘Pataphysique nouvelle qui refonde l’irrévérence et l’irrespect qui ont donné à l’histoire les Rabelais et autres grands débauchés lucides qui éclairent encore, à des siècles de distance, la voie de la saine folie.

Castor Conard